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"Je touche à tout parce que tout se tient" Claude Roy

jeudi 3 août 2017

Georges Limbour- écrits sur la peinture

Lorsque le livre "Georges Limbour, spectateur des arts- écrits sur la peinture, 1924-1969" est paru, je me suis précipitée sur l'index  et j'ai retrouvé un article sur Hélène Parmelin mais sous le nom de Léopold Durand puisque c'était son pseudonyme au moment du livre écrit avec Henri Wormser Introduction à la peinture moderne.

Georges Limbour à Bry-sur Marne chez Gaëtan et Geneviève Picon, 1948

Voici l'article de Georges Limbour dans Action, n°102, 16 août 1946 :

Introduction à la peinture moderne ou... les collectionneurs aux abois

"Henri Wormser et Leopold Durand ont publié récemment un petit livre : Introduction à la peinture moderne, fort déplaisant et inquiétant, j'imagine pour les marchands, les collectionneurs et les peintres de la bonne société. Il est écrit d'un point de vue marxiste, sans pousser l'affaire au noir, et il me semble que l'on peut y apprendre beaucoup de choses, tant sur l'évolution sociologique qu'esthétique de la peinture. J'ai moi même (qu'on me pardonne cette petite présomption) réfléchi au sort futur de la peinture et à la manière d'assurer la vie des peintres, dans une société réorganisée, et je la ferais connaître à l'heure H, et sans doute un peu avant. Il m'a semblé, pour tout dire, que l'art aurait fort à gagner d'une bonne révolution de fond en comble, et c'est ce que nos auteurs nous expliquent avec beaucoup de science, de prudence, et de connaissance du public.
Ils se proposent d'analyser les causes du conflit qui opposent peintres modernes et…grand public, et d'y trouver une solution. Ils sortent vaillamment, et d'une manière dégagée de toute pédanterie, l'attirail des explications sociologiques, économiques, historiques, géographiques des métamorphoses de la peinture, de l'époque romane à nos jours. Je dirais bien qu'ils nous expliquent tout, si vraiment tout pouvait s'expliquer. Ils nous disent comment la peinture, d'abord murale (les fresques), descend du mur au chevalet, puis après les péripéties de la Renaissance, du XVIIIe et XIXe siècle, tend à remonter au mur.
Ce qu'ils reprochent à la peinture moderne, pour laquelle ils montrent par ailleurs une vive admiration, c'est de satisfaire le goût de quelques collectionneurs indifférents au sujet et de terminer l'histoire du compotier, de la chaise cubiste, sans tenir compte des aspirations populaires. Et, cependant, remarquent-ils, si l'occasion était donnée à des peintres de construire un vaste monument pour le peuple où les artistes puissent à loisir exprimer l'idéologie nouvelle de la collectivité, que l'on fasse entrer ce peuple "le travail terminé, et il éclatera d'un si formidable rire qu'on l'entendra sonner sur les autres rivages de l'Atlantique"
C'est que le peuple ne comprend pas cette peinture moderne qui n'a pas été faite pour lui, détachée de la vie collective et parfois même de la vie tout court. Il ne peut pas s'y intéresser. Ce n'est pas que nos artistes méprisent le peuple et chérissent exclusivement le clan restreint d'initiés pour lequel ils peignent, mais les conditions sociales actuelles les obligent à travailler pour une clientèle de riches bourgeois.
H. Wormer et L.Durand estiment donc que la seule solution  possible du conflit présent, du divorce entre l'artiste et le public, se trouvera dans une transformation radicale de la société, lorsque l'œuvre d'art connaîtra une nouvelle destination. Pour cela il conviendrait d'abord que l'artiste prenne conscience de son rôle social, et désire fermement une évolution nécessaire. Mais il faudrait aussi préparer le peuple à recevoir ces œuvres que nos admirables peintres sont prêts à lui donner. C'est toute une éducation populaire qu'il s'agit d'entreprendre. L'enseignement actuel fausse dès le jeune âge le goût de l'homme moderne : on veut lui faire admirer exclusivement l'art de la renaissance au détriment de celui de notre temps ; c'est comme si, dans une école, on n'enseignait que les auteurs latins en oubliant de parler des modernes. Une grande "campagne d'initiation" serait donc nécessaire.
L'état actuel de la peinture permet les plus grandes espérances ; la technique perfectionnée à la fin du XIXe siècle et au début de celui-ci, mais qui risque de ne pas trouver son emploi et de rester stérile si l'artiste ne se laisse pas soulever par de nouvelles aspirations, offre les possibilités d'un grand art, d'un renouveau aussi éblouissant que les belles époques passées. Ce triomphe de l'art moderne est celui de la révolution et sera le fruit d'un effort collectif "

Georges Limbour - Spectateur des arts-écrits sur la peinture (1924-1969) Ed Le Bruit du temps-p.332-334

lundi 31 juillet 2017

Secrets d'alcôve d'un atelier




Philippe Bouchet, historien d'art traite des rapports de travail entre Edouard Pignon et Picasso.

"Depuis la dernière guerre, il [Picasso] appréciait la compagnie du peintre Edouard Pignon. Au cours de son séjour à Vallauris, alors qu'il travaillait près de Picasso dans la vieille fabrique de parfums, Pignon se rappelle être parti un jour en laissant une étude inachevée pour un tableau représentant une mère avec son enfant. Pendant son absence, Picasso entra et peignit une autre version du sujet dans le même style et la laissa sur un chevalet. Après son départ, arrivèrent des amis qui cherchaient Pignon, et ils furent enthousiasmés par cette peinture toute récente. Rencontrant Pignon peu après, ils le félicitèrent chaleureusement et le peintre leur répondit innocemment que c'était juste une petite étude sans importance. Ce n'est qu'en revenant à l'atelier que tous comprirent ce qui s'était passé. Le nouveau Pignon était en fait un Picasso.
L'entente grandit entre le peintre flegmatique et bonhomme qui s'était évadé du pays minier du nord de la France et l'andalou insondable et volcanique. Pignon est un peintre de talent et un excellent causeur ; sa connaissance des arts est vaste et ses goûts bien arrêtés. Tandis qu'il parlait dans le langage des peintres de ses dernières intentions concernant son œuvre, Picasso l'écoutait attentivement et l'interrompait tout à coup pour lancer des idées qui suscitaient en même temps intérêt et étonnement. Pignon s'efforçait d'expliquer ses motifs avec clarté, tandis que Picasso parlait toujours par métaphores sans aucune idée de justification"

Roland Penrose "Picasso", ed Flammarion-p.486




PIGNON À OSTENDE from Frédéric Touchard on Vimeo.